Le Marais - Chronique parisienne : des coups d’épée dans l’eau ?

6 04 2007

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Parce que toute plume , même si elle se fait rature nerveuse au sein de la sphère ouatée de la bien-pensance, a le droit de s’inscrire entre les lignes, voilà ce que pense un écrivain francophone du dernier manifeste publié par le Monde des Livres et relayé par nos amis des Editions de Ta Mère.

C’est le même Monde des Livres qui a publié dans l’édition du vendredi 30 avril le droit de réponse d’Alexandre Najjar, auteur libanais prolifique et à ses heures perdues responsable de la revue L’Orient Littéraire. Pour lui, ce manifeste consensuel n’est qu’un moyen d’ Expliquer l’eau par l’eau . Sans être virulent ni méprisant, Najjar explique que la harangue des ces signataires illustres apparaît comme un serpent qui se mordille la queue, gentiment. C’est comme les cerfs-volants, ça fait joli dans le ciel, des pirouettes et des effets de couleurs, mais ça ne fait pas avancer le schmilblick.

A vrai dire, j’avoue ne pas avoir compris où tous voulaient en venir. Bien que tout cela soit foutrement bien écrit par ailleurs . Annoncer avec enthousiasme et force éloges l’avènement d’une nouvelle « littérature-monde parce qu’à l’évidence multiple », je ne trouve pas cela novateur et digne d’exaltation. Qu’est-ce que la francophonie sinon une dispersion des centres dans le monde, avec une même langue, donc un ensemble de signes comme fond commun mais des particularismes et des fictions qui s’expriment et éclatent à travers ces mêmes signes ? L’émergence de nouveaux talents ne remet pas en cause la francophonie, puisque ces auteurs n’en utilisent pas moins le français, tout simplement.

Mais parler d’émergence d’une littérature d’outre-France quand on sait que de 1973 à 1993, 5 écrivains francophones ont obtenu le Prix Goncourt – et qu’à l’époque cette nouveauté avait déjà été pointée – il semble que cela s’appelle faire du neuf avec du vieux.
Pourquoi cette volonté de ressortir les vieux dossiers ? Je voulais simplement vous dire qu’il est possible que ce manifeste soit né d’un contexte politico-culturel français plutôt tendu actuellement lorsqu’il s’agit de réfléchir sur la mémoire et à l’attachement de chacun à la nation. On veut détacher la langue de son « pacte exclusif avec la nation » et , par le plus grand des hasards évidemment Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal ont multiplié les sorties sur l’identité nationale dans une surenchère du « c’est moi qui suis plus cocardier que toi », choquant une bonne partie de l’intelligentsia et de gens normaux, banals comme moi. Ce manifeste est un texte politique, et non littéraire. On veut exorciser l’idée exotique qu’on se fait de la francophonie en brandissant de nouveaux concepts plus politiquement corrects. Plus mondialisants. Plus fashionable en un sens : n’est-ce pas classe une « littérature-monde » ? N’est-ce pas comme s’acheter une nouvelle chemise ?
Ce qui devrait être vraiment exalté, c’est le retour de la qualité, de l’audace et de l’originalité dans un littérature qui se regardait le nombril – une sorte de « je » avec les mots. La langue, la nation française et le néocolonialisme ont-ils leur place dans ce renouveau ? C’est peut-être insérer de la politique et de la controverse dans ce qui devrait rester dans le monde du magique, du fluide et du jeu avec les mots. Pour laisser la fiction naître ou renaître un peu partout, ne l’alourdissons pas du poids des guirlandes politiques. Pourvu qu’on ait l’ivresse..

Mais je vous laisse juger ou non de l’erreur de cible car après tout, le Môssieur écrit les choses bien mieux.

Le manifeste «Pour une littérature-monde en français», publié dans Le Monde des livres du 15 mars, (et Le Temps du 21 mars) est affligeant à un double titre: il constitue d’abord un «sabordage» de la part d’écrivains francophones qui, au lieu de brandir l’étendard de la francophonie, célébrée lors du dernier Salon du livre et défendue avec ardeur par des millions de personnes, tentent de la «ringardiser» et sèment le doute dans les esprits, alors même que la plupart d’entre eux font partie d’institutions francophones ou de jurys de prix francophones. Il comporte, d’autre part, des erreurs inacceptables qu’il est nécessaire de dissiper: le fait que les principaux prix français couronnent cette année des écrivains «d’outre-France» n’est nullement une «révolution copernicienne». Ce phénomène n’est pas nouveau: au cours des quinze dernières années, plusieurs auteurs étrangers d’expression française, dont Amin Maalouf et Tahar Ben Jelloun, ont obtenu d’importantes distinctions littéraires. Pourquoi s’en émouvoir tout à coup? Aussi est-il aberrant de prendre les prix littéraires pour seul critère, comme si ces prix déterminaient le présent et l’avenir de la littérature française, alors qu’ils sont - on l’a vu cette saison - de plus en plus décriés. Du reste, comment peut-on, en partant de ce constat, annoncer la «fin de la francophonie», alors que ces prix, à supposer qu’ils représentent vraiment le baromètre de la littérature contemporaine, témoignent au contraire de la vitalité de la francophonie? La notion de «littérature-monde en français» ne veut rien dire, elle n’est qu’une périphrase de la francophonie qui est l’ensemble de ceux qui, aux quatre coins du monde, ont le français en partage. «Il a expliqué l’eau par l’eau», dit un proverbe libanais. C’est de cela, précisément, qu’il s’agit ici. Car qu’est-ce que la francophonie sinon la langue française «ouverte sur le monde et transnationale», c’est-à-dire la définition même qu’on veut donner à la «littérature-monde en français»? Et qu’est-ce que la francophonie, sinon cette «constellation» revendiquée par le manifeste et le refus d’un pacte «exclusif» avec la nation française au profit d’un pacte universel pour la défense d’une langue française menacée, mais toujours synonyme de liberté et d’ouverture sur le monde? Affirmer, d’autre part, que «personne ne parle le francophone ni n’écrit en francophone» est tout aussi insignifiant, car personne n’a jamais prétendu que la francophonie représente une sorte d’espéranto. La francophonie n’est pas une langue à part, elle n’est pas, ou n’est plus, un «avatar du colonialisme». Au Liban, la langue française était parlée avant le Mandat français et se porte toujours très bien, soixante ans après le départ des troupes françaises du Levant. Un Libanais, un Québécois ou un Algérien qui s’exprime en français est francophone, au même titre qu’un Français de Paris, de Bretagne ou de Marseille. Tous appartiennent à une même famille ayant une langue et des valeurs en commun. Cela ne suffit-il pas? Pourquoi faut-il, au nom d’une vision réductrice de la francophonie, remettre en question ce que Senghor et nombre de personnalités majeures de notre temps ont réussi à bâtir dans un formidable élan de solidarité? Pourquoi parler de «modèles français sclérosés» et déprécier la littérature française contemporaine, qui compte encore, Dieu merci, d’excellents romanciers, dans le seul but de mieux illustrer l’apport inespéré des écrivains venus d’ailleurs, alors qu’il aurait suffi de dire que ceux-ci peuvent apporter à la littérature française des idées, des sujets, des vocables nouveaux? Le sentiment que nous avons, nous autres, écrivains francophones vivant à l’étranger, c’est que nos collègues qui s’installent en France, dès lors qu’ils décident de s’intégrer dans la vie française, ne supportent plus qu’on ne les assimile pas aux auteurs français et revendiquent la «normalité», alors que l’enjeu n’est pas là: la francophonie est notre dénominateur commun, elle n’a rien de honteux, elle n’a pas besoin d’être intégrée, puisqu’elle intègre déjà, et que, loin de diviser, elle réunit. Que nous importe l’exemple britannique! Il existe entre les pays qui ont le français en partage d’autres considérations, historiques, affectives, humaines, qui font de la francophonie un concept spécifique, inimitable, qu’il serait faux de vouloir reconsidérer par référence au modèle anglo-saxon qui complexe encore nos intellectuels et qui cherche à gommer, au nom de la mondialisation prônée par l’Amérique, la diversité culturelle et le dialogue interculturel que favorise justement la francophonie.Les personnalités qui ont signé le manifeste en question ont sans doute voulu insister sur l’apport des écrivains venus d’ailleurs à la langue française, et leur initiative est, en soi, très louable. Mais en souscrivant aux syllogismes et aux analyses approximatives du rédacteur du manifeste, ils sont tombés dans le piège du dénigrement de la francophonie, alors que celle-ci, devenue une réalité incontournable dotée d’institutions de plus en plus efficaces, n’est pas en contradiction avec l’idée de «littérature-monde» et ne conduit nullement à marginaliser les écrivains étrangers d’expression française. Les auteurs du manifeste ont cru bon de reprocher au roman français de «se regarder écrire». C’est le même reproche que nous leur faisons aujourd’hui.

Je signale également que le magazine Technikart publie ce mois-ci un hors-série foutrement intéressant sur Les 10 écrivains de demain. De nouveaux regards qui pourraient peut-être nourrir le débat, qui sait.

Un autre billet de qualité signé Marais Nostrum.

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8 réponses à “Le Marais - Chronique parisienne : des coups d’épée dans l’eau ?”

6 04 2007
Poulin (14:27:41) :

Merci à Vincent pour venir rehausser le niveau intellectuel de la swompe! Très intéressant, bravo!

7 04 2007
Gautier (09:22:28) :

Fuck, Alexandre Najjar ressemble à André Boisclair.

7 04 2007
Gautier (09:32:28) :

Les “guirlandes politiques” sont-elles nécessairement lourdes? Je ne trouve pas. Les intellectuels ont quittés la sphère publique depuis trente ans, et en ce sens, c’est très bien que des gens de lettres décident librement de l’intégrer, sans avoir peur de se compromettre. Selon moi, ce manifeste est loin d’être un coup d’épée dans l’eau, par le fait même qu’il est un manifeste (un manifeste étant toujours politique), bref, le signe d’un retour des penseurs dont nous avons beaucoup de besoin présentement.

Ce qui est désolant dans tout ça, c’est que ce manifeste restera sûrement boudé par la presse “grand public”…

7 04 2007
Marais Nostrum (10:49:50) :

Je n’ai pas voulu dire que les intellectuels devaient toujours tenir éloignées ces “guirlandes politiques” Gautier. Je ne conteste pas non plus le fait que ceux-ci aient décidé de faire passer leurs idées dans ce manifeste.

Je pense seulement que tout manifeste n’a pas à être exalté parce qu’il est un manifeste et donc à teneur politique. N’y a t-il pas des idées politiques, des revendications qui sont des coups d’épée dans l’eau ? La politique est-elle toujours pertinente ? Cela reviendrait à dire que tout se vaut parce que tout est exprimé ? Permets moi d’en douter…
Je pense également que celui-ci en particulier (sans généraliser à toute intervention de l’intelligenstia, bien évidemment) présente des insuffisances dans le discours qui méritaient une réponse.
Il n’a pas l’utilité et la force que ses auteurs veulent lui donner car il mène (cela n’engage que moi…) une réflexion un peu creuse sur des vocables plus ou moins pertinents et qu’il en oublie le plus important, à savoir la littérature, dans sa nature et sa fonction.

Pour ceux que ça pourrait choquer ou révolter, je n’ai pas voulu remettre en cause l’utilité des penseurs.
Ni sous-estimer le fait que oui, il est arrivé que la France ait regardé avec condescendance ces “provinces francophones” et que certaines personnes ici aient encore un rictus néo-colonialiste en considérant ces auteurs d’”Outre France”, comme le disent les auteurs. C’est une réalité en France. MAis j’ai seulement trouvé ce texte maladroit.

Si J’ai posté tout ce tralala, c’est aussi pour créer un débat et montrer la 2e face d’un problème. Donc tu me ravis Gautier!

ps : ne te fais pas de mauvais sang, la Swompe est là pour combler les carences de la presse grand public!…

7 04 2007
Gautier (12:36:12) :

Je ne remets pas en question la position de Najjar, que je trouve très juste. C’est plutôt la phrase “Pour laisser la fiction naître ou renaître un peu partout, ne l’alourdissons pas du poids des guirlandes politiques. Pourvu qu’on ait l’ivresse…”, qui m’a fait réagir.

Je pensais que c’était une autre envolée à la ’90’s apolitique. Je vois que ce n’est pas le cas.

Et Najjar ressemble toujours à Boisclair

7 04 2007
Gautier (14:14:13) :

Je pense aussi que tu mélange LA politique (rarement pertinente) avec LE politique (toujours pertinent). Ce manifeste est un cri de joie avant tout, qui prend place à l’intérieur d’un contexte socio culturel et inévitablement, politique.

Après relecture, J’avoue que tu as raison, leurs motivations semblent surannées. En fait, ils effleurent quelque chose d’intéressant, mais en l’abordant avec les yeux d’un vieillard. Faudra y revenir…

7 04 2007
Marais Nostrum (16:09:43) :

Et si finalement nous étions d’accord,ou du moins pas si éloignés ?
Il y a bien des points qu’il faudrait pinailler, je te l’accorde. Autour d’une bonne poutine, assurément.

10 04 2007
Gautier (18:32:14) :

Voici un texte que j’ai écris sur la question :

French Kiss planétaire

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