Colleur en séri(graphies)

13 05 2007

Je ne sais pas si c’est l’air du temps, mais j’ai bien envie de parler d’engagement. Alors oui, vous me voyez venir, avec mes santiags pointues en ubuck, prêtes à écraser l’avènement de la France du nouveau Joe Dalton, « la France qui travaille ». Et qui ne peut donc avoir le temps de faire des billets d’humour, d’humeur ou d’humus. C’est vrai, je pourrais faire de l’anti-Sarko primaire. Car après tout, il le vaut bien, comme le clament les femmes qui ont déclaré la guerre aux cheveux cassants. Mais je ne le ferai pas. On a tout dit et on aura encore tant à dire.
Je ne sais pas si c’est parce que mes virées à Lyon et à Genève m’ont ouvert grand les paupières sur une culture urbaine plus visible, du moins différente, qu’à Paris, mais j’ai bien envie de parler d’art des rues.
Allons y donc gaiement, parlons d’engagement et d’art des rues. Parce qu’il y a des types qui jouent sur les deux tableaux depuis 30 ans, qui occupent l’espace et laissent des traces autres que de pneus. C’est le cas d’Ernest Pignon-Ernest.

Avec un nom qui pue l’anti-héros, ce Ernest là n’a pas l’air de payer de mine. Et pourtant c’est avec son crayon, un peu de fusain, de la colle et un sens de la rue aiguisé que le monsieur placarde en série ses sérigraphies sur les murs du monde. La démarche artistique n’est pas complexe, mais géniale. D’abord cela se passe dans un atelier où Ernest choisit de représenter avec sa patte militante des grandes figures de l’iconographie, des poètes ( maudits, les poètes, ça a meilleur goût) ou des victimes de l’Histoire. Des illuminés ou des damnés. Puis vient le moment où il faut coller l’affiche obtenue sur LE mur idéal : plastiquement pertinent et historiquement chargé (si en se penchant sur la brique, vous entendez encore des cris, vous êtes arrivé). Ernest n’est pas seul, même s’il colle la nuit, sans bruit : il est habité par Rimbaud, Pasolini, Nerval, Neruda, Artaud, Caravage, Boccace, les Communards, l’avortement, la cause des immigrés, le sida…Ernest ne va pas forcément droit dans le mur : des cabines téléphoniques ou des escaliers font aussi l’affaire. Après le collage, il reste un geste : photographier l’affiche sur son mur, la replacer dans son contexte pour la renforcer, la rehausser, la faire vivre.

J’ai bien eu la tentation ( elle est grande avec un tel artiste ) de multiplier les métaphores. Mais des plumes journalistiques enthousiastes l’ont fait bien avant moi. Pire, des philosophes (Regis Debray, Michel Onfray) ont disséqué Ernest ! Alors j’aurais aimé vous servir des « suaires de papier », « l’homme qui fait parler les murs », « linceuls porteurs d’image », « fleur de pierre » ou « icônes païennes ». C’était déjà pris… Si cependant vous aimez les bons mots, allez ici, ici aussi et ici encore.

Voilà, je voulais juste dire que Ernest me fout des frissons dans le sternum parce qu’aucun musée ne peut rendre la puissance de ses installations. Parce chez lui le mur n’est pas qu’un outil, il fait corps avec le trait et la mémoire. Parce que l’histoire n’a plus ce vieil arrière-goût poussiéreux des manuels. Parce qu’il laisse le temps au temps de « gâcher » son travail. Parce que moi aussi j’aimerais marcher dans la rue la nuit, les mains plein de colle. Et me laisser bouffer par les ombres. Et puis parce que l’air de rien, Ernest, il dessine vachement bien.
Si vous en doutez encore, Ernest a son petit coin ici.

Ah ! voilà le prétexte de cette chronique : vient de paraître une monographie de 370 pages, bourrée jusqu’à la gueule de 800 reproductions et soutenue par un récit de Jean Rouaud (si si, vous connaissez, c’est l’un des signataires du manifeste de la nouvelle francophonie qui a agité quelques temps la Swompe…Eh eh, restons aware). Dans le même temps, s’achève ce dimanche 13 mai au Palais Lumière d’Evian une exposition rétrospective de l’œuvre d’Ernest. Ceci explique cela.

Ah ! et puis je pense même à faire un lien avec la patrie-mère de la Swompe : la réalisatrice Helen Doyle a monté en 2003 un court film sur ces fameux artistes engagés : Les Messagers. Ernest a été considéré comme tel, le chanceux. Une rencontre a eu lieu à l’UQAM l’année dernière. Certes, ça sent le renfermé comme info, mais c’était manière de boucler la boucle. Pour vous rattraper, y’a des gens qui en parlent sur le site Productions.

Ps : le genou bien bas, la nuque implorante et l’œil mouillé, je vous adresse toutes mes excuses pour avoir manqué à mes devoirs et à ma promesse. Je vous avais donné rendez-vous le 2 mai sur les moquettes de la FNAC pour un concert miniature de Karkwa. J’en étais moi-même suant de plaisir. Une expédition en dehors du marais m’a coupé la vase sous les pieds… Pardonnez-moi mes pairs, car j’ai vogué.

Un autre billet de qualité signé Marais Nostrum.

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2 réponses à “Colleur en séri(graphies)”

16 05 2007
Precision Girl (09:24:13) :

Je voulais simplement te dire merci, Marais Nostrum, de m’avoir permis de découvrir cet artiste particulier dont les oeuvres, que j’ai été voir sur les liens que tu as incorporés à l’article, sont vraiment impressionnantes.

17 05 2007
Marais Nostrum (07:34:11) :

De rien Precision Girl, de rien. Ernest n’a rien d’émergent du haut de ses 60 ans passés, mais rester aussi juste et fort après tant d’années, c’est une performance qui avait sa place ici, je pense.

Au plaisir de frissonner du sternum ensemble une prochaine fois…

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