Tout déchirer et recommencer

16 07 2007

J’ai quitté le Marais. Aussi triste que soit cette nouvelle, elle est vraie. Mon baluchon à carreaux encore tout crotté sur mon épaule, j’ai marché, marché jusqu’à en dégouter le bitume. Le périple en valait la chandelle car il m’a permis de retourner au bercail, dans le nid garrigueux qui m’a vu pousser mes premiers cris de larve ébaubie. Abandon du Marais pour quelques paires de semaines, mais retour vers ma Mère nourricière, la véritable Mare Nostrum. Ce départ implique que pour cet été les nouvelles de la Capitale se feront moins fraîches, non seulement parce que l’éloignement donne un goût rance au bruissement parisien mais aussi parce que je m’en vais explorer des coins embourbés dans des toiles sans Wifi ni flux RSS. Voilà pour le contexte actuel.
J’ajoute toutes mes excuses pour mes absences répétées depuis plus d’un mois. Là aussi l’histoire est celle d’un baluchon : grands moments de panique scolaire et déménagement de la banlieue vers l’épicentre du sexe, des bazars et de la magouille ont asséché ma plume. Never mind the bollocks : le matin je me lève et le Moulin Rouge agite ses bras pour me saluer. Et ça, c’est la classe.

En parlant de bollocks, justement, je voulais vous proposais une lecture estivale. Le genre de bouquin qui vous tient du 16 juillet au 16 août sans pause. Vous vous ennuyez et l’ennui vous ennuie? Déchirez tout et recommencez. Le grand chambardement, la rupture, la suture, la luxure, voilà le programme. Car Simon Reynolds a publié depuis peu ce qui a été souvent annoncé comme une Bible : Rit it up and start again. Post-punk, 1978-1984. Je parlais de pavé il y a peu : celui de Reynolds tient le haut du pavé avec ses quelques 700 pages.

Pour être franc du collier avec vous, les éditions Allia ont publié Rit it up en janvier. Et nous sommes en juillet, certes, vous allez me dire que je fais preuve de peu de réactivité. L’édition en langue anglaise date de 2005 et pour les plus érudits, les plus chanceux ou les plus bilingues d’entre vous, l’occasion a peut-être été déjà saisie de chercher à savoir ce qui se cachait derrière cette belle couverture bleue. Pourtant, la traduction en français reste, paraît-il, un micro-évènement. Allia est coutumière du fait et semble avoir l’ambition de revisiter le passé proche de la musique pour en faire une histoire neuve, racontée par ceux qui l’ont vécue, avec un regard qui évite autant que possible conformisme et idées reçues, qui sont - faut-il le répéter - la gangrène de la lucidité. Donc après Bass Culture de Lloyd Bradley (reggae), Modulations sous la direction de Peter Shapiro (electro), Can’t stop Won’t stop de Jeff Chang (hip hop), Please Kill Me de Legs McNeil et Gillian McCain ( punk) ou Waiting for the Sun de Barney Hoskyns ( histoire de la musique à Los Angeles de 1940 à 2000), Allia joue la multirécidive en donnant au post-punk une histoire.
Pour être carrément sincère, je ne l’ai pas encore lu. Un ami bienveillant m’a mis le nez dessus en voyant que j’écoutais une musique dont j’ignorais la genèse. Le livre attend, gonflé et sérieux, sur ma table de chevet. Mon attaque sera fulgurante, qu’il se méfie. Je ne peux donc vous en parler en détail. Mais la seule intro m’a donné une idée sur le projet ambitieux et plus qu’honorable de l’auteur.

Soyons court, pour une fois : le post-punk est un bâtard. Le genre de genre qui se retrouve le cul entre deux chaises. Le post-punk est en effet coincé entre le tsunami punk et la new wave/cold wave. Entre une crête rose et un fard gothique. D’où la difficulté à se faire une place sous les sunlights des caves britanniques ou américaines. Gardons nous des apparences et sachons repérer les yeux qui brillent à travers la pénombre : pour Simon Reynolds, le post-punk doit être justement reconsidéré car il a approfondi la rupture inaugurée par Sid Vicious et ses compères, réalisé une réelle révolution artistique au delà même des trouvailles musicales, et accouché de multiples courants de premier ordre qui lui ont emboîté plus tard le pas. Robert Smith en sait quelque chose… Le post-punk a tout modestement dépassé l’urgence du punk pour repeindre les crêtes déjà décolorées d’une musique plus complexe, plus inventive, plus esthétique, sans pour autant cracher sur la radicalité des attitudes et des messages. Le punk prônait la destruction comme expression d’un mal-être ; le post-punk se penche sur ce mal-être et n’a pas peur de le chanter, de le tourner dans tous les sens, faisant ainsi une place aux sentiments et diverses angoisses existentielles. En ce sens, les années 1978-1984 représentent une période phare de l’histoire du rock et plus largement de la musique, au même titre que les sixties. Sans sourciller, Reynolds réhabilite un mouvement négligé en en montrant les racines et les ambitions et en éclairant la force de ses héritages.

Un rapide parcours du sommaire vous permettra de remarquer que l’auteur n’a pas choisi une approche “classique”, habituelle dans ces sommes sur l’histoire de tel ou tel mouvement. Le découpage se fait selon des coupures qui n’en sont pas : scènes de Londres, Leeds, Sheffield, de San Francisco, de New-York, affinités plus ou moins grandes entre certains groupes ou certains figures phare, émergence simultanée de sous-genres,etc… L’index apparaît diablement fourni, bien qu’il soit étonnant que certains groupes soit peu référencés. Mais la limite entre les différents sous-genres et le foisonnement musical de ces années peut expliquer que Reynolds ait dû effectuer des choix douloureux. Reviennent très fréquemment et très naturellement : Public Image Lieutenant (PiL), Gang of Four, Cabaret Voltaire, Devo, Joy Division, Throbbing Gristle,Talking Heads, The Slits, The Fall, Pere Ubu, Siouxsie and the Banshees, etc…

L’aspect alléchant de Rit it Up réside aussi dans un intérêt appuyé pour les formes prises par le credo punk “Do It Yourself”. On plonge là dans cette fameuse culture indépendante : les groupes post-punk ont voulu se démarquer des industries du disque omniprésentes et omnipotentes pour créer tout un système D autonome à base de publications de fanzines et grâce au soutien incessant de labels comme Factory Records, Mute ou Rough Trade. Se démerder seul sans pondre de la merde, voilà qui ressemble à un début de définition de ce qui ou n’est pas “indé”…

Voilà ce que je peux vous dire avant la lecture de ce pavé bleu. Tout cela s’annonce passionnant, je dois bien l’avouer. Ce message, malgré sa longueur, n’était qu’une invitation au voyage. Donc avis aux amateurs.

Simon Reynolds revient longuement sur sa production ici.
Le même homme, décidemment hyperactif, a sorti une compil censée représenter le fin du fin du post punk. Pour vous donner une idée, la tracklist s’affichera ici.
Si vous êtes du genre glouton, Rough Trade a également sorti sa compilation post-punk.
Comme Mr Reynolds est très demandé par les webzines et souvent cité dans la blogosphère, vous trouverez de nombreuses entrevues, dont celle-ci.

Bonne lecture et ne vous endormez pas sur vos crêtes

Extrait de l’introdution, sans l’aimable autorisation de son auteur : J’ai écrit ce livre pour des raisons à la fois objectives et subjectives. La principale raison objective, c’est que le post-punk demeure une période largement négligée par les historiens. D’innombrables livres existent sur le punk-rock et les évènements de 76-77, mais presque aucun sur la suite. Les histoires traditionnelles du punk s’achèvent à sa “mort” en 1978, par l’autodestruction des Sex Pistols. Les compte-rendus les plus extrêmes ou les plus indigents (je pense notamment aux documentaires historiques sur le rock que nous servent les chaînes de télévision) sous-entendent que rien d’important n’aurait eu lieu entre Never Mind the Bollocks et Nevermind, entre le punk et le grunge. Même après l’explosion du revival des années 80, celles-ci continuent d’être considérées comme un désert artistique (…). En étant aussi impartial et détaché que possible, il me semble que ce long “après-coup” du punk qui a duré jusqu’en 1984 s’avéra musicalement BEAUCOUP plus intéressant que ce qui s’était passé en 76-77, au moment où le punk ressuscitait le rock’n'roll de base. Dans une perspective culturelle plus large, on peut avancer que le punk a engendré ses effets les plus marquants bien après sa soit-disant disparition.

Un autre billet de qualité signé Marais Nostrum.

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2 réponses à “Tout déchirer et recommencer”

16 07 2007
Gautier (15:47:00) :

Dans l’électro, pour accompagner “Modulations”, chez Allia, je vous suggère “Digital Magma”, de Jean-Yves Leloup, publié chez Scali. Une belle rétrospective de l’histoire des chasseurs d’échantillons et de pionniers du Sound System, mais aussi de cette nouvelle manière de voir la musique, à l’heure de la démocratisation de l’onde sonore.

27 07 2007
Marais Nostrum (08:16:56) :

A la place de “je voulais vous proposais”, il fallait bien sûr lire “je voulais vous proposER”….
Je veux bien tout déchirer et recommencer, mais la langue française, j’y rechigne quelque peu…Allez savoir…

Que les pinailleurs ou fous d’orthographe - qui se sont déjà manifestés par chez moi - se calment et acceptent mes excuses ;)

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