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Steve Proulx se noie

juin02
2010
4 Commentaires Par Éric Samson

Steve Proulx, dans sa plus récente chronique dans le Voir, tente de faire un état des lieux de la scène culturelle québécoise (et canadienne). En ressort plutôt un désolant consommé de niaiseries.

Puisque certaines personnes sur Twitter propagent l’article en disant que « ce n’est pas faux », je me vois dans l’obligation d’y répondre ici, en plus de 140 caractères.

Parce que ce papier-là, il est vraiment con.

Pour commencer, il sort un chiffre (de nulle part) qui dit que chaque ménage canadien devrait acheter 50 romans pour faire vivre tous les écrivains canadiens. « Lire comme un rédacteur en chef de magazine littéraire », qu’il appelle ça. Je serais curieux de savoir combien de livres un rédacteur en chef de magazine littéraire peut passer par année, mais si c’est juste 50, ça donne pas un gros magazine. Passons.

« En matière d’affaires à lire, à voir, à écouter, à apprécier, juste ce que contient cette édition de Voir a de quoi occuper vos soirées jusqu’à la fin de l’année, sinon plus. Et la semaine prochaine, on en rajoutera par-dessus la pile. »

Ben oui, toi. Y’en a, des choses à faire, à Montréal, hein. Non mais y’en a tu.

C’est drôle, mais j’aime ça, moi, avoir le choix de faire une chose ou une autre – d’aller voir un show de danse, une pièce de théâtre ou un spectacle de cirque. T’aimes pas le choix, Steve? T’as le droit de rester chez vous, aussi.

« J’ai pris l’habitude d’inscrire les livres que j’aimerais lire et les films que j’aimerais voir sur une liste. En fin de compte, elle ressemble surtout à un répertoire de ce que j’ai raté. »

Ridicule. J’ai, moi aussi, fait une liste. C’était une liste de toutes les voitures que j’aimerais acheter. À date, j’en ai pas acheté une crisse. En fin de compte, elle ressemble surtout à une liste de chars que j’aurai jamais. (Conclusion: arrêtons de produire des chars jusqu’à ce que je me sois rattrapé.)

Se plaindre qu’il y a trop d’événements culturels à Montréal et qu’il y a trop de livres à lire, c’est carrément obscène.

Obscène vis-à-vis le gars à Natashquan qui voit passer un show aux trois ans. Osbscène vis-à-vis les petites salles de théâtre de Montréal qui desservent une clientèle réduite et avertie certes, mais passionnée.

À lire Steve, on devrait fermer le Mainline ou La Chapelle pour lui éviter d’avoir manqué des bonnes pièces de théâtre. J’en reviens pas.

(À noter: il ne dit pas qu’il aimerait « épurer » en augmentant la qualité moyenne des événements. Ce sont les livres qu’il aurait aimé lire et les shows qu’il aurait aimé voir, qu’il regrette.

L’autre fois au resto, mon amie a pris une assiette qui avait l’air tellement bonne, mais j’avais commandé autre chose. Si j’avais été Steve Proulx, j’aurais demandé qu’on raye cette assiette-là du menu, parce que je ne l’ai pas prise et que je ne pourrai pas retourner au resto avant un bout…

Ce n’est pas tabou de dire que « l’offre culturelle dépasse largement la demande réelle », c’est simplement une triple idiotie. On ne produit pas un roman pour répondre à une demande, tout comme on ne produit pas une peinture, une pièce de théâtre ou un show de danse pour répondre à une demande. L’artiste crée pour lui-même.

Un poète se demande-t-il si le monde a besoin d’un nouveau recueil de poésie? Fuck all. Il l’écrit, tout simplement. Un éditeur choisit (ou non) de l’éditer et le fait imprimer selon ce qu’il pense en vendre, certes – mais la *production* de l’oeuvre elle-même, elle, est carrément en dehors des lois économiques.

Voilà pourquoi la prémisse même du texte (celle selon laquelle on devrait « peut-être » réduire l’offre culturelle) est impensable.

Parce qu’on ne peut pas empêcher les gens de créer.

À savoir si on veut les aider financièrement à le faire dans l’aisance relative que procurerait un salaire « décent » qu’on offrirait à tous les artistes? Ce serait un choix de société comme un autre, pas nécessairement le bon (parce qu’on peut très bien créer tout en travaillant dans une job « alimentaire »), mais un choix.

Parce que riche ou pauvre, payé pour ou non, les artistes vont continuer à faire de l’art, et la culture va continuer à exister. N’en déplaise à Steve.

Update: Bon, c’est ça que ça donne quand je veux torcher un article pendant qu’il est encore frais dans ma tête, avant d’aller interviewer Krista Muir (pour l’émission de demain).

J’en saute des bouts. Et on me le reproche, ce qui est une excellente chose.

Merci d’ailleurs à Simon Jodoin qui y est allé de commentaires fort éclairants, ainsi qu’à la personne qui tweete pour Pixelia.

Les critiques vont en général dans le sens suivant: Proulx ne parle pas de la création des oeuvres, mais bien de leur production (et s’ensuit quelque chose comme « on a pas un assez gros marché pour faire vivre tout ce monde-là »).

J’ai rien contre.

Mais je maintiens que la gestion de l’offre est impossible, en art. Si Steve aime écrire, mais qu’il n’y a plus de média pour le publier (ce que je ne souhaite pas, tout de même), est-ce que Steve va carrément arrêter d’écrire? Quelque chose me dit que non. (On n’est pas artiste comme on est soudeur, Steve, ou machiniste pour Bombardier – si t’écris de 9 à 5 – et uniquement de 9 à 5 – je veux bien manger mon chapeau. Ben, j’veux dire, en acheter un, et le manger après.)

Je mettrais ma main au feu que, privé du Voir, Steve continuerait à écrire, peut-être sur un blogue, ou ailleurs. Il ne serait peut-être pas payé, mais il continuerait à avoir des idées de chroniques et à les sortir. Peut-être pas à chaque semaine. Peut-être à chaque jour; qui sait.

Je ne connais personne qui est sculpteur uniquement sur commande. Même chose pour un peintre, ou un écrivain (ou en ce cas, c’est un rédacteur). L’impulsion créatrice existe chez les artistes, que la rémunération suive ou pas.

Maintenant: ben oui, on a de la misère à faire vivre nos auteurs. Guillaume Vigneault qui était waiter à la Distillerie, me semble, et toutes ces  histoires-là. Comme quand mon pote Guillaume venait de partir sa maison d’édition avec deux collègues et qu’il travaillait encore au Couche-Tard.

Je ne comprends tout simplement pas comment Steve conçoit de « diminuer l’offre culturelle », autrement qu’en demandant aux gens de se taire. D’abandonner toute démarche artistique, parce qu’ils ne pourront pas en vivre. À moins qu’il ne proposait tout simplement que les pièces de théâtres qui jouent devant des salles aux trois-quarts vides, diminuent leur nombre de représentations de 75% pour ne jouer que devant des salles pleines?

Peut-être qu’il veut juste que le monde arrête de s’attendre à faire leur salaire avec leurs films, leurs livres, leurs shows. Peut-être qu’il est juste tanné d’entendre chialer. Si c’est ça, yapator.

(Mais si c’est ça, soit j’ai crissement mal lu, ou soit il l’a crissement mal dit.)

C’est plus clair?

Update 2: Steve Proulx déclare en commentaire sur le blogue de Renart L’éveillé que le chiffre de 50 romans par année est tiré de l’étude du Pr. Colbert, des HEC. J’ai donc rayé la mention comme quoi il sortait son chiffre « de nulle part ». Merci de la précision.

Un autre billet de qualité signé Éric Samson.
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Classé dans La Swompe - Libellé éditorial, choqué
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    [...] This post was mentioned on Twitter by Eric Samson, Steve Proulx. Steve Proulx said: @ericsamson répond à ma chronique du Voir avec des arguments béton. http://bit.ly/92JSs5 [...]

  • Renart Léveillé

    Même si je suis d’accord que la culture se bâtit premièrement sur la volonté des artistes, il reste que je trouvais quand même assez instructif le calcul de Steve Proulx quant à la réalité du grand nombre de l’offre culturelle versus la demande. Le calcul « qui dit que chaque ménage canadien devrait acheter 50 romans pour faire vivre tous les écrivains canadiens » me semble vraisemblable (et là-dessus j’ai une confiance aveugle en Steve Proulx — qui est quand même journaliste —, parce que je ne crois pas qu’il aurait trafiqué à ce point une information aussi sensible pour les seules fins d’ajouter du poids à son argumentation).

    Donc, je pense que l’exercice de Steve Proulx a au moins le mérite de dresser un tableau réaliste de la situation, sans pour autant donner de piste de solution. Parce que oui on ne peut pas comparer le monde culturel avec l’industrie de la motoneige. Un homme d’affaires qui se lance dans la construction de motoneiges veut faire des profits, tandis qu’un artiste veut s’exprimer, pour ce dernier l’argent est la cerise sur le sundae. (Je sais bien que ma dernière phrase n’est pas très loin d’un truisme, mais parfois il y a des vérités évidentes qui demandent à être soulignées.) Et tout cela sans pour autant moi-même apporter de solution. Qui le pourrait?

    Par contre, si je peux donner une explication à cette expansion de l’offre culturelle, je me servirais de l’exemple des États-Unis comme terreau de créativité, puisque dans l’esprit de tous, il y semble plus possible d’y avoir du succès que partout ailleurs. Ce qui a conduit historiquement beaucoup d’artistes à s’y installer. On peut penser à Jack Kerouac, un québécois (ma copine qui a étudié en littérature ne le savait même pas, moi je l’ai appris par hasard voilà pas si longtemps…), qui est devenu une figure emblématique de la littérature états-unienne (en occultant bien sûr ses origines). Maintenant, ce même phénomène s’est mondialisé avec la venue d’internet et toutes les opportunités qui viennent avec. Il y a des gars et des filles comme Jon Lajoie qui ont du succès mondialement, et ça ne peut que montrer un énorme sourire à des artistes qui, voilà pas si longtemps, se serraient contentés de bizouner dans leurs coins, sans même voir plus loin que leur seul plaisir. Et la même chose pour les diffuseurs, etc.

    Et de l’autre côté, j’en arrive à la conclusion que cette démocratisation est un plus pour la qualité artistique. Même si l’argent n’est pas tellement à la clé, il semble logique de penser que plus l’offre explose, plus cette offre a de chances d’être géniale, non? Et c’est le public et la critique et les pairs qui au moins en font ressortir quelques-uns du lot.

    Et si dans le fond il n’y en avait carrément pas de solutions?

  • http://www.renartleveille.com/au-sujet-de-loffre-culturelle Au sujet de l’offre culturelle | Renart Léveillé

    [...] sur La swompe, Éric Samson a concocté une réponse assez mordante (que je vous incite aussi à lire, bien sûr) où il fait [...]

  • Renart Léveillé

    Oups! Au sujet de Jack Kerouac, j’étais vraiment dans les patates… J’écoutais voilà pas si longtemps l’émission « Tout le monde en parlait » sur le mouvement hippie et j’ai mal compris ça l’air… Ça donnait l’impression qu’il était québécois, mais c’est seulement que ses parents l’étaient et que sa langue maternelle est le français. Désolé. (Merci à Christian Mistral de m’avoir pointé la faut

    Et, en passant, Steve Proulx est venu laisser un commentaire chez moi où il écrit ça, entre autres :

    « Est-ce que quelqu’un parmi ceux qui commentent ce billet pourrait mentionner que je n’ai pas sorti tous ces chiffres d’une boîte de Cracker Jack mais d’une étude d’un prof aux HEC parue dans une revue scientifique? »

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