Je ne cacherai pas que c’est Patrick Dion qui m’a mis le feu au culturel, tantôt.
Sur BangBang, il y a deux semaines, il étalait ses « revenus d’auteur ». Aujourd’hui, il en rajoute sur son blogue personnel (donc, celui pour lequel il n’est pas payé) avec son billet « Foutu (sic) littérature » .
Il y a un mois, la blogueuse écolo Cécile Gladel, auteure d’un livre publié aux Intouchables, L’écolo écono, montrait « fièrement » une photo de son chèque de droits d’auteurs pour l’année 2009-2010. Elle avait reçu $48 et quelques, pour un livre paru deux ans auparavant.
Dion, lui, a reçu mille-quatre-cent-quelques piastres, en un an.
Les deux prennent ostensiblement, pour leur billet, la posture de vouloir « éduquer le public ». Le titre du billet de Gladel était « Vous pensiez que les auteurs étaient riches? » et Dion va carrément dans le mépris du public en disant des choses comme « la vision du bon peuple est biaisée » (le bon peuple? vraiment?) et autres trucs du genre.
Bon.
On va arrêter de niaiser.
Tout le monde le sait, que faire de l’art, au Québec, c’est pas payant. La campagne anti-piratage de l’ADISQ de 2004, avec Stefie Shock, Dumas et les autres, commençait déjà à répandre la Bonne Nouvelle au Bon Peuple. Quand on a vu Gil Courtemanche faire un tollé pour un prix de $10 000, cet automne, et qu’on a déploré que « plusieurs des autres auteurs en lice ne pouvaient pas se permettre de laisser passer un tel montant », c’était déjà sous-entendu. Philippe Renault de Rue Frontenac a fait un super topo sur les side-lines des artistes d’ici et André Péloquin avait déjà parlé du phénomène en 2008.
Tout le monde le sait, que les artistes ne roulent pas sur l’or. L’état de la littérature au Québec est déjà bien connu, alors on m’excusera de ne pas considérer comme éducatif de montrer ses chèques de paye au grand jour, pour « dénoncer une situation » qui est connue de tous.
Surtout si, comme Dion, on s’en sert pour dénoncer le projet de loi C-32 qui prévoit une réforme des droits d’auteur. Personnellement, mon avis est que C-32 ne fait que créer mille problèmes en institutionnalisant des aberrations de l’ère pré-numérique et qu’on est mûrs pour repenser en profondeur le concept même de droit d’auteur.
Je suis bien d’accord avec Dion quand il déplore le peu de place qu’on laisse à la littérature dans la sphère médiatique québécoise. C’est un autre débat, que je me prévois bien entreprendre ici un jour.
Mais quand on nous sort des phrases comme
j’ai été rémunéré 2,44$ de l’heure pour écrire ce bouquin, soit quatre fois moins que le salaire minimum (pd:bb)
Mais tant d’efforts pour si peu de résultats? Est-ce que tout ça valait la peine? (pd.ca)
Quand on compte les heures de recherche, les heures pour écrire, les heures de promotion (on n’est pas payée quand on fait des entrevues lors de la sortie d’un livre), les heures dans les salon du livre ( pas payée non plus), il ne faut pas faire le calcul du taux horaire sinon on déprime. (cg)
c’est là que je décroche.
Vous savez combien ça nous paye, par année, animer à CISM? 0$. Oui, bon peuple, tout ce travail, tout cet effort, pour rien. Attendez, je formule différemment. On n’est pas payés quand on fait de la lecture pour critiquer des livres qu’on achète souvent nous-mêmes, on n’est pas payés quand on fait de la promo pour l’émission, on n’est pas payés quand on va voir des films, des pièces de théâtre ou des shows, on n’est pas payés pour écrire nos topos, on n’est pas payés pour faire la recherche musicale de l’émission, on n’est pas payés pour animer, on n’est pas payés pour faire la mise en ondes. Il ne faut pas faire le calcul du nombre d’heures qu’on passe annuellement sur un show comme La Swompe, sinon on se trouve vraiment cons. Surtout si on regarde son compte en banque après.
Vous me répondrez que je le savais, en arrivant à CISM, que je ferais pas une cenne. Ben, exactement. Et toi, Patrick, et toi, Cécile, et toi aussi, auteur X, viens pas me dire que tu pensais payer ton hypothèque avec ton livre?
À part quelques chanceux, les auteurs n’ont jamais vécu de leur plume. Baudelaire ne vivait pas de sa poésie, Rimbaud est devenu marchand d’armes, Balzac est mort pauvre comme Job, James Joyce avait un couple de mécènes qui l’hébergeaient et le nourrisaient pendant qu’il écrivait Finnegan’s Wake à Paris. Tout ceci n’est pas nouveau.
J’ai parlé un peu de la situation d’auteur avec mon ami Gautier Langevin, président de Promo 9e Art, un OSBL qui fait la promotion de la bande dessinée au Québec.
On parle toujours de chiffre de ventes, mais on oublie tous les à-côté qui viennent avec: per diem, crédits d’impôts, subventions, ventes de droits, prêts publics, conférence, entrevues etc. Y’a moyen de bien vivre, mais il faut que tu sois à tes affaires. Comme n’importe quel travailleur autonome. Évidemment, plus d’aide du gouvernement ne pourrait pas faire de mal, mais de là à dire qu’on crève de faim en tant qu’auteur, il y a tout un fossé.
Ne croyez pas que le roman graphique est un genre plus commercial que le roman tout-court, au Québec. Pourtant, plusieurs bédéistes vivent de leur art. Comment? Ils font de l’illustration freelance, ils s’arrangent. Ils travaillent dur, mais ils y arrivent.
Tout comme Patrick Dion qui travaille aussi à Vlog et un peu partout, tout comme Cécile Gladel qui travaille à RueMasson.com et fait du freelance.
Et pareil pour des gens comme Mathieu Beauséjour, qui a transformé son émission à CISM en contrats de DJ à la Rockette, à l’Esco et ailleurs. Et là je ne parle même pas d’MC Gilles, qui est quasiment partout.
Je m’en veux un peu de revenir sur ça, encore, parce que c’est un exemple tellement souvent utilisé qu’on en vient à ne même plus y penser, mais Misteur Valaire font $2,61 par album (et même moins; ce chiffre est le montant payé par le consommateur, avant d’avoir payé le gérant etc) et réussissent quand même à plutôt bien gagner leur vie. Comment? Comme le disait Pierre B Gourde à Péloquin l’été passé, « Il suffit d’utiliser une stratégie efficace » . Évidemment, si MV sortait son album et attendait le chèque, on verrait probablement Luis au Couche-Tard assez vite.
C’est pareil pour les auteurs. Pourquoi pensez-vous que les auteurs font des conférences, des tables rondes, des colloques? Quand on entend Stanley Péan (qui a été président de l’UNEQ, l’Union des écrivaines et écrivains québécois de 2004 à 2010) à son émisison radio d’Espace Musique, est-ce qu’on doit penser qu’il ne serait pas là si ses livres se vendaient davantage? Peut-être est-ce le cas, peut-être pas. Je n’en sais rien. Mais je me doute bien qu’il ne serait probablement pas là s’il n’était pas un auteur avec un nom au moins un peu connu. (Si je me fie aux autres animateurs d’Espace Musique, on va souvent chercher des « personnalités »; cela dit, je ne doute pas qu’ils soient tout de même compétents dans leur créneau.)
Finalement, est-ce qu’écrire un roman, au Québec, c’est payant?
La réponse, c’est « ça dépend ce que tu fais avec, après ».
Un autre billet de qualité signé Éric Samson.




