
Couchez les enfants, rangez l’argenterie : la nouvelle est tombée hier matin dans les pages du Devoir. Bertrand Cantat jouera dans la nouvelle pièce de Wajdi Mouawad qui sera présentée au TNM en 2012.
Les réactions de la twittosphère et des médias ont été vives. Sur son blogue, Patrick Lagacé écrivait en s’adressant à Wajdi Mouawad :
Qu’on se comprenne bien : vous avez tout à fait le droit de mettre sur scène un homme qui a battu la femme qu’il « aimait » à mort. Je ne remets pas ce droit en question : le salopard a payé sa dette, comme chacun le sait. J’ai le droit de trouver qu’en exerçant ce droit, vous vous comportez comme un sale con. Le génie artistique n’excuse pas tout.
La réponse est venue ce matin. D’après les propos recueillis par la Presse, Lorraine Pintal, directrice du TNM, aurait défendu le choix de laisser jouer Cantat en indiquant :
Je crois que le devoir du monde dans lequel je vis et duquel je veux être fière, c’est de permettre à quelqu’un de vivre sa réhabilitation dans la dignité, a déclaré la directrice artistique du TNM. Pour cette raison, oui, Bertrand Cantat fait partie du groupe de création.
Dans la même veine, et dans un élan de valeurs chrétiennes en ce temps de Carême (vous l’oubliez, hein ?), Marc Cassivi écrivait lui aussi ce matin à propos de la réaction de Pintal : « Elle a raison. C’est le geste du pardon, une valeur chère à notre société judéo-chrétienne, que certains aimeraient aujourd’hui faire passer pour une lubie de gauchistes. »
Tragédie, tragédie…
Au-delà du débat éthique sur la réhabilitation, toute cette histoire nous ramène à une question plus fondamentale entourant l’art (car c’est bien d’une pièce de théâtre dont il est ici question) : est-il acceptable de faire monter un meurtrier sur les planches ?
D’un point de vue esthétique, cela se justifie. Bien sûr, si Mouawad met en scène Cantat en train de tabasser une femme en criant « Crève salope! », je serai tout aussi perplexe que les Bienveillantes qui poussent des hauts cris en ce moment. Cependant, ce n’est pas n’importe quelle pièce, c’est du Sophocle (le cycle des femmes, tiens) et Cantat fait partie du chœur (la voix de la Cité !). Deux choses qui, à mon avis, peuvent être intéressantes et qui méritent au moins d’attendre de voir ce que Mouawad en fera.
Pour ce qui est de Cantat, il est difficile de prendre sa défense, mais son travail ne peut pas être jugé en fonction des actes terribles qu’il a commis. Ici, on en arrive à un point difficilement conciliable entre éthique et esthétique. Il est embarrassant de juger une oeuvre en fonction de l’auteur ou des acteurs qui sont derrière (sauf à la limite si ceux-ci se mettent délibérément en scène). Que ceux-ci soient des méchants et des salauds, criez si vous voulez, mais ça ne change rien au résultat.
L’autre aspect intéressant de toute cette histoire concerne la nature même de l’art. Vous vous demandez si les matantes de Repentigny se déplaceront pour aller voir un véritable meurtrier sur scène ? Évidemment que oui. Le spectacle des passions, la tragédie, les gens y prennent parfois un plaisir un peu malsain. C’est peut-être pour ça aussi que tout le monde s’y intéresse un peu, en fin de compte, à cette histoire de Cantat au TNM.
Cependant, l’art n’est pas là que pour montrer de belles choses, mais aussi pour mettre en lumière ce qu’il y a de laid et de terrible dans l’expérience humaine. C’est peut-être là l’essence de la tragédie : crier « haro sur le baudet », jeter la pierre au vilain Cantat pour mieux oublier ce qu’il y a de pourri en nous, la catharsis et tout le reste. Au fond, Mouawad est en train de nous enseigner quelque chose à propos de Sophocle.
Un autre billet de qualité signé Samuel Mercier.





