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Du malaise posthume

sept10
2011
3 Commentaires Par Éric Samson

Les oeuvres posthumes sont toujours un peu malaisantes.

Comme ça.

Que ce soit des greatest hits de bands qui sont dissous (ou dont un des membres est mort) ou des manuscrits incomplets d’auteurs qui ont passé la plume à gauche, il y a toujours l’ombre du mercantilisme, cette odeur suspecte du label/gérant/agent/éditeur qui veut faire une tite piastre sur un artiste qui l’a laissé trop tôt, alors qu’il lui restait encore quatre ou cinq blockbusters au contrat.

Quand on sait par exemple tout le travail d’édition qu’il peut y avoir derrière un roman de David Foster Wallace, lorsqu’on publie Pale King en tant qu’oeuvre inachevée… c’est difficile.

Car d’un côté, les fans en demandent toujours plus, et s’ils apprennent qu’une infime parcelle d’oeuvre de leur auteur favori reste dans les voûtes d’un éditeur, ils vont descendre sur celui-ci avec des torches et des fourches en exigeant une publication rapide et complète. De l’autre, il y a évidemment la figure de l’éditeur véreux qui veut presser le citron jusqu’à ce qu’il ne reste plus que quelques pépins. Ah, et si on faisait de l’huile avec?

Rendre hommage à un défunt peut aussi être difficile: nombreux sont ceux qui ont accueilli l’Oscar posthume rendu à Heath Ledger pour son (génial) Joker dans Dark Knight comme un exemple de prix-pitié, que Ledger n’aurait jamais gagné de son vivant pour un tel rôle. Connaissant les goûts de l’Académie pour les films de super-héros, l’objection est certes valide.

C’est un peu pour ça que j’accueillais avec méfiance le lancement d’un site web sur Nelly Arcan, près de deux ans après son suicide.

J’avais peur qu’on ne fasse que presser le citron. Ou qu’on rende un hommage guimauveux à une auteure que l’on aurait eu trop tendance à considérer comme une vulgaire putain folle de son vivant.

Mais avec des textes inédits comme La Honte (à lire, très fort) offerts gratuitement en pdf, avec des résumés fort étoffés de ses romans (longues citations à l’appui), avec des analyses qui frôlent l’exégèse, on voit bien qu’il s’agit ici d’un véritable site qui rend un hommage à la fois senti et réfléchi à Nelly Arcan (et où on ne voit même pas poindre l’ombre d’un bouton Paypal).

Pas de mercantilisme, pas même nulle part la vague odeur d’un citron.

Un site comme on rêverait qu’il en aie pour tous les auteurs, vivants ou non.

 

Un autre billet de qualité signé Éric Samson.
Classé dans littérature - Libellé David Foster Wallace, gratis, internet, lien, littérature, troublant

Le livre comme tel

avr23
2011
Laisser un commentaire Par Éric Samson

Aujourd’hui, l’UNESCO nous invite à célébrer la « journée mondiale du livre et du droit d’auteur ». Le sombre idiot qui a eu l’idée de fêter en même temps un objet d’art et un concept économique désuet devrait être fusillé, sans attendre.

Le copyright est agonisant, et c’est une bonne chose. Je ne reprendrai pas ici le débat sur le piratage, je l’ai déjà fait ailleurs, de toute manière, et si quelqu’un me sort encore « comment les artistes vont faire pour vivre s’ils ne sont pas payés pour leur contenu » et « le piratage c’est du vol », je pense que je me défenestre. Allez lire ce qu’en dit Francis Ford Coppola, mais de grâce ne portez pas attention à l’analyse idiote de l’auteure de l’article, qui commet encore une fois les mêmes erreurs élémentaires de ne pas faire la différence entre « faire payer le consommateur » et « faire vivre les artistes ».

Excusez si je me choque, mais j’en ai marre.

Quand les studios de cinéma se sont rendus compte que les gens pouvaient de plus en plus facilement reproduire l’expérience « aller voir un film » chez eux, gratuitement, il y en a qui ont paniqué et qui se sont mis à poursuivre les gens qui téléchargeaient des films sur BitTorrent, et il y en a d’autres qui ont décidé de rendre l’expérience irreproductible. Ça nous a donné une trâllée de films en 3D, par exemple, dont quelques uns valaient la peine (et d’autres, non.) Pour voir un film en 3D, il fallait obligatoirement aller au cinéma: aucun moyen de faire ça à la maison. Au lieu de tordre le bras et de dire « méchant téléchargeur », on a trouvé un moyen d’ajouter de la valeur au cinéma, et les gens ont répondu en masse.

En musique, c’est à peu près la même chose; certains ont compris qu’il vallait mieux donner sa musique enregistrée, pour attirer des gens aux concerts (une expérience irreproductible, donc incopiable et impossible à pirater, à moins de falsifier des billets de show).

La littérature, malheureusement, peine à se trouver une déclinaison unique et distinctive; ce n’est pas un art performatif (sauf dans le cas des conteurs ou du théâtre, mais on sait déjà que les seuls gens qui achètent des textes de théâtre sont les étudiants et les dramaturges, à peu d’exceptions), il est donc difficile de justifier « donner le contenu » pour vendre autre chose.

L’arrivée des livres électroniques pose donc un nouveau problème; il est difficile de reproduire un livre « classique » au complet: numériser chacune des pages, bla bla, ça n’avance personne. Et photocopier un livre, ça va finir par coûter plus cher que l’acheter.

Mais un livre numérique, ça, c’est pas mal moins ardu.

Les grandes maisons d’édition ont compris ça tout de travers: par exemple, lorsque l’on tente « d’emprunter » un ebook à la BAnQ, il se peut que le PDF ait déjà été emprunté par quelqu’un, auquel cas on devra attendre qu’il ait fini de le lire. C’est évidemment d’un ridicule profond: alors que justement la numérisation des oeuvres permet d’en effectuer des copies infinies à un coût tellement minime qu’on peut le considérer comme inexistant, on simule la seule caractéristique désagréable d’un livre-papier (quand tu le prêtes, tu ne l’as plus à toi) en faisant semblant qu’on n’a qu’un seul PDF et qu’une fois qu’il est « emprunté », il n’est plus disponible. On crée artificiellement de la rareté, on cadenasse le contenu, on prive le lecteur potentiel, sans justification aucune. Fin de la parenthèse.

Quoi faire, donc, devant cette apparente brèche dans le système de l’industrie éditoriale? Admettre la défaite?

Non. Simplement, réaliser qu’il y a de la valeur dans l’objet-livre. Intrinsèquement.

C’est un peu ce que font les Éditions du Seuil, avec leur campagne pour promouvoir leurs nouveaux livres de poche.

Vous voyez comment, derrière une simple parodie des pubs de iPad, se cache une mise en valeur du livre en soi, du livre comme objet qui n’a pas besoin d’upgrade, qui remplit mieux sa mission qu’un quelconque autre bidule.

Le codex comme irremplaçable.

Et drêt là, quand les éditeurs croient avoir déjà trouvé une solution… c’est alors qu’interviennent les auteurs.

Parce que c’est bien beau, tout ça, cette belle idée éditoriale de mettre en vedette le livre imprimé et relié comme étant imperfectible et donc irremplaçable, mais il reste que le créateur va toujours chercher à jouer avec son shit pour rendre les choses un peu plus compliquées et donner de la job aux gens comme moi qui ont étudié spécifiquement pour être capables de les comprendre et de replacer leurs lubies créatrices dans un espèce de grand schéma fondateur de quelque chose.

Le premier véritable exemple que j’ai eu d’un livre qui se considérait lui-même comme livre et qui agissait en conséquence, c’est House of Leaves de Mark Z Danielewsky. Si vous vous ramassez dans une librairie anglophone quelconque, les chances sont bonnes que vous tombiez sur House. C’est un peu devenu un roman-culte.

Voilà un livre qui assume pleinement sa forme, qui crée par sa propre lecture une angoisse profonde chez le lecteur, le caractère ergodique faisant de la lecture elle-même une opération créatrice.

Je vous insère ici, gracieuseté de Greg Hickman sur Flickr, quelques images qui vous donneront une idée de l’expérience que peut être la lecture de House of Leaves.

Close-up of Detail of House of Leaveset

Pages 140-141 of House of Leaves
et
Pages 204-205 of House of Leaves
et
Pages 432-433 of House of Leaves
et encore
Pages 464-465 of House of Leaves

Un autre livre-roman qui m’a foutu la peur du saint feu de Dieu, c’est Tree of Codes de Jonathan Safran Foer. J’imagine que la proximité des titres entre Tree of Codes et House of Leaves n’est pas fortuite.

Foer a décidé de prendre son livre préféré, Crocodile Streets de Bruno Schulz, un recueil de nouvelles hongrois plutôt obscur, et a écrit son histoire à l’intérieur même de ce livre.

Comment on fait pour écrire une histoire dans un autre livre? C’est simple: on coupe les bouts qui ne nous intéressent pas.

Le résultat est saisissant.

La première vision qu'on a de Tree of Codes

La première vision qu'on a de Tree of Codes

Eh oui.

Il a découpé dans son livre favori, pour enlever tout ce qui ne faisait pas partie de son histoire.

Vue de près

Vue de près

Il a découpé. Chaque page. Pour ne garder que ce qui faisait, d’un recueil de plusieurs nouveles disparates, une histoire simple, concrète, directe: le récit de la dernière journée d’une vie.

Une vie pleine de trous, une vie comme toutes les nôtres: avec des longs pans où il ne se passe rien. Sauf que chez Foer, là, ben… on le voit. Le texte a plus que des blancs: il a des trous, littéralement.

Les trous

Les trous

Voici un livre qui n’est rien sans papier, qui n’est rien de plus qu’une nouvelle overpriced de moins de 50 pages, si on la transcrit sur iPad.

Voici quelque chose qui justifie l’imprimé.

Voici, peut-être, quelque chose comme un des avenirs du livre.

Et ça, y’a pas besoin de droit d’auteur pour le « protéger » .

 

Un autre billet de qualité signé Éric Samson.
Classé dans littérature - Libellé éditorial, choqué, culture, fuck you, gratis, internet, littérature, méta, on veut ton bien, Tragédie

N’écrivez pas de livres

mar21
2011
16 Commentaires Par Éric Samson

Je ne cacherai pas que c’est Patrick Dion qui m’a mis le feu au culturel, tantôt.

Sur BangBang, il y a deux semaines, il étalait ses « revenus d’auteur ». Aujourd’hui, il en rajoute sur son blogue personnel (donc, celui pour lequel il n’est pas payé) avec son billet « Foutu (sic) littérature » .

Il y a un mois, la blogueuse écolo Cécile Gladel, auteure d’un livre publié aux Intouchables, L’écolo écono, montrait « fièrement » une photo de son chèque de droits d’auteurs pour l’année 2009-2010.  Elle avait reçu $48 et quelques, pour un livre paru deux ans auparavant.

Dion, lui, a reçu mille-quatre-cent-quelques piastres, en un an.

Les deux prennent ostensiblement, pour leur billet, la posture de vouloir « éduquer le public ». Le titre du billet de Gladel était « Vous pensiez que les auteurs étaient riches? » et Dion va carrément dans le mépris du public en disant des choses comme « la vision du bon peuple est biaisée » (le bon peuple? vraiment?) et autres trucs du genre.

Bon.

On va arrêter de niaiser.

(Crédit photo: Stephan Geyer sur Flickr)

(Crédit photo: Stephan Geyer sur Flickr)

Tout le monde le sait, que faire de l’art, au Québec, c’est pas payant. La campagne anti-piratage de l’ADISQ de 2004, avec Stefie Shock, Dumas et les autres, commençait déjà à répandre la Bonne Nouvelle au Bon Peuple. Quand on a vu Gil Courtemanche faire un tollé pour un prix de $10 000, cet automne, et qu’on a déploré que « plusieurs des autres auteurs en lice ne pouvaient pas se permettre de laisser passer un tel montant », c’était déjà sous-entendu. Philippe Renault de Rue Frontenac a fait un super topo sur les side-lines des artistes d’ici et André Péloquin avait déjà parlé du phénomène en 2008.

Tout le monde le sait, que les artistes ne roulent pas sur l’or. L’état de la littérature au Québec est déjà bien connu, alors on m’excusera de ne pas considérer comme éducatif de montrer ses chèques de paye au grand jour, pour « dénoncer une situation » qui est connue de tous.

Surtout si, comme Dion, on s’en sert pour dénoncer le projet de loi C-32 qui prévoit une réforme des droits d’auteur. Personnellement, mon avis est que C-32 ne fait que créer mille problèmes en institutionnalisant des aberrations de l’ère pré-numérique et qu’on est mûrs pour repenser en profondeur le concept même de droit d’auteur.

Je suis bien d’accord avec Dion quand il déplore le peu de place qu’on laisse à la littérature dans la sphère médiatique québécoise. C’est un autre débat, que je me prévois bien entreprendre ici un jour.

Mais quand on nous sort des phrases comme

j’ai été rémunéré 2,44$ de l’heure pour écrire ce bouquin, soit quatre fois moins que le salaire minimum (pd:bb)

Mais tant d’efforts pour si peu de résultats? Est-ce que tout ça valait la peine? (pd.ca)

Quand on compte les heures de recherche, les heures pour écrire, les heures de promotion (on n’est pas payée quand on fait des entrevues lors de la sortie d’un livre), les heures dans les salon du livre ( pas payée non plus), il ne faut pas faire le calcul du taux horaire sinon on déprime. (cg)

c’est là que je décroche.

Vous savez combien ça nous paye, par année, animer à CISM? 0$. Oui, bon peuple, tout ce travail, tout cet effort, pour rien. Attendez, je formule différemment. On n’est pas payés quand on fait de la lecture pour critiquer des livres qu’on achète souvent nous-mêmes, on n’est pas payés quand on fait de la promo pour l’émission, on n’est pas payés quand on va voir des films, des pièces de théâtre ou des shows, on n’est pas payés pour écrire nos topos, on n’est pas payés pour faire la recherche musicale de l’émission, on n’est pas payés pour animer, on n’est pas payés pour faire la mise en ondes. Il ne faut pas faire le calcul du nombre d’heures qu’on passe annuellement sur un show comme La Swompe, sinon on se trouve vraiment cons. Surtout si on regarde son compte en banque après.

Vous me répondrez que je le savais, en arrivant à CISM, que je ferais pas une cenne. Ben, exactement. Et toi, Patrick, et toi, Cécile, et toi aussi, auteur X, viens pas me dire que tu pensais payer ton hypothèque avec ton livre?

À part quelques chanceux, les auteurs n’ont jamais vécu de leur plume. Baudelaire ne vivait pas de sa poésie, Rimbaud est devenu marchand d’armes, Balzac est mort pauvre comme Job, James Joyce avait un couple de mécènes qui l’hébergeaient et le nourrisaient pendant qu’il écrivait Finnegan’s Wake à Paris. Tout ceci n’est pas nouveau.

J’ai parlé un peu de la situation d’auteur avec mon ami Gautier Langevin, président de Promo 9e Art, un OSBL qui fait la promotion de la bande dessinée au Québec.

On parle toujours de chiffre de ventes, mais on oublie tous les à-côté qui viennent avec: per diem, crédits d’impôts, subventions, ventes de droits, prêts publics, conférence, entrevues etc. Y’a moyen de bien vivre, mais il faut que tu sois à tes affaires. Comme n’importe quel travailleur autonome.  Évidemment, plus d’aide du gouvernement ne pourrait pas faire de mal, mais de là à dire qu’on crève de faim en tant qu’auteur, il y a tout un fossé.

Ne croyez pas que le roman graphique est un genre plus commercial que le roman tout-court, au Québec. Pourtant, plusieurs bédéistes vivent de leur art. Comment? Ils font de l’illustration freelance, ils s’arrangent. Ils travaillent dur, mais ils y arrivent.

Tout comme Patrick Dion qui travaille aussi à Vlog et un peu partout, tout comme Cécile Gladel qui travaille à RueMasson.com et fait du freelance.

Et pareil pour des gens comme Mathieu Beauséjour, qui a transformé son émission à CISM en contrats de DJ à la Rockette, à l’Esco et ailleurs. Et là je ne parle même pas d’MC Gilles, qui est quasiment partout.

Je m’en veux un peu de revenir sur ça, encore, parce que c’est un exemple tellement souvent utilisé qu’on en vient à ne même plus y penser, mais Misteur Valaire font $2,61 par album (et même moins; ce chiffre est le montant payé par le consommateur, avant d’avoir payé le gérant etc) et réussissent quand même à plutôt bien gagner leur vie. Comment? Comme le disait Pierre B Gourde à Péloquin l’été passé, « Il suffit d’utiliser une stratégie efficace » . Évidemment, si MV sortait son album et attendait le chèque, on verrait probablement Luis au Couche-Tard assez vite.

C’est pareil pour les auteurs. Pourquoi pensez-vous que les auteurs font des conférences, des tables rondes, des colloques? Quand on entend Stanley Péan (qui a été président de l’UNEQ, l’Union des écrivaines et écrivains québécois de 2004 à 2010) à son émisison radio d’Espace Musique, est-ce qu’on doit penser qu’il ne serait pas là si ses livres se vendaient davantage? Peut-être est-ce le cas, peut-être pas. Je n’en sais rien. Mais je me doute bien qu’il ne serait probablement pas là s’il n’était pas un auteur avec un nom au moins un peu connu. (Si je me fie aux autres animateurs d’Espace Musique, on va souvent chercher des « personnalités »; cela dit, je ne doute pas qu’ils soient tout de même compétents dans leur créneau.)

Finalement, est-ce qu’écrire un roman, au Québec, c’est payant?

La réponse, c’est « ça dépend ce que tu fais avec, après ».

Un autre billet de qualité signé Éric Samson.
Classé dans littérature - Libellé choqué, cism, colère, crise économique, culture, financement, littérature, on veut ton bien

Po-mo à gogo

mar07
2011
2 Commentaires Par Éric Samson

Je suis encore essoufflé de mon billet-marathon d’hier, alors je serai bref.

Je parlais il y a quelques jours de la disparition éventuelle du concept de « littérature » dans un monde où on est rendus à encourager les jeunes à lire leurs instructions sur une boîte de soupe en leur disant que ça fait d’eux des lecteurs.

Pourquoi penser?

Tiré de Pourquoi penser?, de Samuel Mercier

 

Évidemment, tout ça pue le postmodernisme à plein nez; tout se vaut, il n’y a plus de haute et de basse culture, etc etc.

J’ai même eu en commentaire (en privé) une amie qui me disait que

D’après moi, la littérature est peut-être morte quelque part entre American Psycho et The Real World.

Justement, j’ai noté ces jours-ci quelques trucs qui tendent à faire plaisir à l’amateur de postmodernisme en moi.

Premièrement, notre Père à tous, Bret Easton Ellis, a publié dans le Playboy de janvier un magnifique article sur Jersey Shore. Heureusement, parce que plus personne ne lit Playboy, Random House ont mis l’article sur le web, et heureusement, parce qu’il y a des gens qui travaillent, ils l’ont mis sur leur propre site plutôt que sur playboy.com…

Ce n’est pas le premier à écrire des articles « savants » sur Jersey Shore: Gawker analysent la série depuis avant même la diffusion du premier épisode du plus grand guilty-pleasure au monde… mais Ellis le fait avec le flair qui lui est propre, et n’en déplaise au souvent brillant Brian Moylan de Gawker… dude, t’es pas un Ellis.

À noter: Ellis a aussi publié ce tweet qui me fait trépigner d’anticipation:

I'm in the middle of writing about Charlie Sheen for next week's The Daily Beast: 3000 words and I'm not using the term #tigerblood once...
5 March, 2011 4:57 am via webReplyRetweetFavorite
@BretEastonEllis
Bret Easton Ellis

 

Par ailleurs, et j’aurais bien de la difficulté à vous expliquer pourquoi (il est mort en 2008), il semble récemment y avoir une vague d’intérêt pour David Foster Wallace, et surtout pour ses essais sur des sujets typiquement non-littéraires. J’en ai vu pas mal passer sur Facebook depuis, mettons, deux semaines. Juste hier soir, par exemple, quelqu’un a envoyé ça sur son wall: le discours prononcé par DFW au Kenyon College en Ohio. De la pure magie, même s’il passe plus de temps à parler d’aller à l’épicerie qu’autre chose.

Ces deux grands auteurs génèrent du sens, découvrent de la profondeur dans quelque chose qui, ostensiblement, n’en a pas. C’est là l’essence de leur génie.

Inversement, j’ai cliqué (justement, dans un billet must-read de Moylan sur Gawker) sur un lien qui m’a amené à cette folle histoire d’un groupe pop japonais, Kishidan, dont les membres sont apparus sur MTV-Japan habillés, au fond, en bande de SS.

Kishida à MTV

Ouain. (photo: The Guardian)

Bon, oui c’est de mauvais goût, évidemment, ça se fait pas, bon, on va pas s’ostiner là-dessus: se déguiser en nazi, c’est mal.

Mais là où je veux en venir, c’est que dans la controverse post-entrevue, le porte-parole de Sony (leur label) a déclaré que le costume des gars de Kishidan

was not meant to carry any ideological meaning whatsoever.

Ce qui me saisit dans tout ça, c’est que ces pop-stars vont totalement dans la direction opposée à celle des deux auteurs dont je viens de parler: ils prennent l’événement qui a probablement eu le plus grand impact sur le XXe siècle et le purgent complètement de toute signification.

Quand Jersey Shore devient la prémisse d’un des plus grands auteurs américains contemporains et que le nazisme devient un choix esthétique « sans portée idéologique aucune », je pense qu’on est rendu à quelque chose qui ressemble à la fin de quelque chose.

 

Un autre billet de qualité signé Éric Samson.
Classé dans éditorial - Libellé culture, David Foster Wallace, dégénéré, littérature, médias, pomo

La fin de la littérature?

mar05
2011
18 Commentaires Par Éric Samson

J’avais prévu parler de la nouvelle émission littéraire de Radio-Canada qui a été pseudo-annoncée il y a quelques temps, lors du début du huitième Combat des livres.

Alphabet Miso

Est-ce que manger de la soupe aux lettres, c'est lire? (Crédit photo: revbean, Flickr)

 

Après tout, ce n’est pas tous les jours que l’on accorde une si grande importance aux livres, dans la sphère médiatique québécoise; on entend souvent les gens se plaindre qu’on ne parle pas assez de littérature, ici. (Bon, évidemment, si « on entend souvent » ça, c’est qu’on se tient avec des gens qui ont fait leur bac en lettres, comme moi. On est forcément biaisés, parce que si on a décidé de passer trois ans de notre vie à ne vivre que de livres, c’est qu’on trouve ça quand même important, et qu’on voudrait bien qu’on en parle davantage.)

Entre nous, on déplore que trop peu de gens lisent Spirale ou Lettres québécoises, on trouve ça plate que la seule émission littéraire à la télé soit au canal Vox, et quand on commence à déprimer un peu, on se dit que si les seuls livres qui se vendent sont des livres de recettes ou de sudokus, ben, c’est peut-être parce qu’au fond, la littérature, la « vraie », ça n’intéresse pratiquement personne.

Mais comme j’allais m’installer pour écrire un beau billet plein d’espoir sur le sujet parce qu’on va avoir une nouvelle émission littéraire à la radio, cet été, et que ça veut dire plein de belles choses, j’ai vu passer cette publicité du gouvernement du Québec, à la télé.

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À part le fait que c’est une mauvaise imitation d’une pub de ShamWow!, le monsieur dedans la vidéo dit quelque chose de futé: « tu peux aussi lire sur ton portable, lire des blogues, des paroles de chansons, des romans, … ». Eh oui. Pas besoin d’avoir le nez dans une Pléiade pour lire. Ça, c’est bien vrai. S’il faut désacraliser le livre pour promouvoir la lecture, j’ai rien contre; on prend peut-être un peu pour acquis que les gens qui lisent des blogues vont finir par vouloir lire des romans, mais bon. Même si ça n’arrive pas, on aura au moins encouragé les gens à lire, ce qui, paraît-il, est une bonne chose « dans l’absolu ».

(Ceci dit, ça me chicote un peu qu’on parle de lire « des boîtes de céréales, des menus au restaurant, ou les instructions sur des enveloppes de soupe » comme les conditions de base pour faire de quelqu’un un lecteur… c’est pas parce qu’on sait reconnaître les formes des nouilles dans notre soupe alphabet ou les numéros écrits sur les arrêts de bus qu’on est un lecteur. Il y a une marge entre l’analphabétisme et le statut de lecteur. Selon moi, on ne passe pas directement d’illettré à lettré.)

On n’a jamais autant lu, c’est vrai, que maintenant. On communique par le texte beaucoup plus que par la parole, et même en regardant les nouvelles à la télé on lit le texte qui défile au bas de l’écran au moins autant qu’on écoute ce que les gens nous disent.

On lit une quantité phénoménale de texte sur Twitter, sur Facebook, sur des blogues, on lit sur notre cellulaire, sur notre iPad, On lit partout.

Mais lire des livres? Notre bon ministère de l’Éducation met ça sur le même pied que les boîtes de céréales. D’ailleurs, Laurent K Blais pose chez Ton Petit Lait un constat important:

Le journal est traditionnellement le format lettré le plus démocratique d’une société. Et d’aucun est plus efficace que le Journal [de Montréal] dans la business de faire lire à des gens qui ne lisent pas autrement. Même les gens qui n’aiment pas lire ne peuvent résister à la mise en page racoleuse d’un front du Journal. Je n’ai pas d’étude pour me supporter, mais je suis convaincu que le Journal, avec peut-être comme exception les boîtes de céréales, est la seule littérature qui entre dans bien des foyers.

Blagues et stéréotypes à part, les journalistes du Journal de Montréal ont/avaient une utilité sociale d’éduquer aux mots et aux événements une partie de la population qui ne s’y intéressent que par leur plume.

Si « être un lecteur », c’est être capable de déchiffrer la section Sports du Journal de Montréal et savoir qu’on achète des Cheerios Multi-grains plutôt que des Cheerios de base, si la majorité des gens ne consomment plus leurs fictions qu’à la télé et au cinéma et réservent à leurs lectures les seules fonctions d’informer et de communiquer, la question doit se poser:

Assiste-t-on à la fin du concept de « Littérature »?

Vivrons-nous bientôt dans une société post-alphabétisée?

En même temps, une catégorie qui marche gros ces temps-ci, c’est la littérature-jeunesse: les Aurélie Laflamme, Harry Potter, Amos d’Aragon et tous les autres dont je n’ai aucune idée parce qu’à trente ans, c’est wack de lire Artemis Fowl. Peut-être, donc, que les kids vont lire plus de livres que leurs parents.

Peut-être aussi que si Didier Lucien a l’air de parler aux ados de 14 ans, dans la petite pub ci-haut, c’est que quelque part entre le Club des Baby-Sitters et l’adolescence, la littérature perd de son charme. Je ne sais pas.

Je ne peux pas dire ce qui va arriver non plus, mais une chose est certaine: je peux encore revendiquer être un lecteur qui lit autre chose que des instructions pour faire de la soupe.

Un autre billet de qualité signé Éric Samson.
Classé dans littérature - Libellé Actualités, éditorial, culture, intelligence, littérature, médias

Des nouvelles du monde du livre

mai27
2010
Laisser un commentaire Par Samuel Mercier

Pendant ce temps, dans le sérieux monde du livre :

Nicolas Dickner parle de Lost.

Les revues culturelles sont menacées.

Des scientifiques inventent un détecteur de sarcasme.

Gizmodo visite les presses (électroniques) de l’Enfer (et ce n’est pas du William Blake).

Stanford et Harvard construisent des bibliothèques sans livres.

On essaye de lire Robert Walser (même si c’est écrit trop petit).

Les voleurs de livres ont des goûts sophistiqués.

Un autre billet de qualité signé Samuel Mercier.
Classé dans La Swompe - Libellé Actualités, Dickner, littérature

Des nouvelles du monde du livre

mai03
2010
Laisser un commentaire Par Samuel Mercier

Pendant ce temps, dans le terrible monde du livre :

  • D’une rive de l’Atlantique à l’autre, les opinions divergent sur le nouveau roman de Paul Auster.
  • Bill Murray lit de la poésie aux gars de la construction.
  • La littérature érotique vient à la rescousse des éditeurs américains.
  • Book ninja pose une question à Amazon.
  • Des parents de l’Indiana s’opposent à ce que leurs enfants lisent du Toni Morrison.
  • Colin Meloy, le chanteur des Decemberists, projette d’écrire des livres pour enfants.
  • Un universitaire trouve une manière efficace d’éliminer la concurrence en écrivant des mauvaises critiques sur Amazon.
Un autre billet de qualité signé Samuel Mercier.
Classé dans La Swompe - Libellé Actualités, internet, littérature, médias

Des nouvelles du monde du livre

avr15
2010
Laisser un commentaire Par Samuel Mercier

Source : Comically Vintage

Pendant ce temps, dans l’improbable monde du livre :

  • On s’interroge sur la sexualité des libraires.
  • Chuck Palahniuk envoie des dédicaces par la poste.
  • Paul Harding remporte le Pulitzer pour son roman Tinkers.
  • On se demande ce qu’encerclait David Foster Wallace dans son dictionnaire (oui, on se le demande).
  • On saute à pieds joints sur le nouveau Yann Martel. Si c’est aussi désespérant que son poème pour l’eau, bonne chance.
  • Nicolas Dickner avoue sa passion pour le Reader’s Digest.
  • On trouve une photo d’Arthur Rimbaud.
  • Et Amazon pourra ouvrir un centre de distribution au Canada.
Un autre billet de qualité signé Samuel Mercier.
Classé dans La Swompe, littérature - Libellé Actualités, David Foster Wallace, Dickner, Palahniuk, Paul Harding, Pulitzer, Yann Martel

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